Pourquoi je n’arrêterai pas d’écrire, de dessiner, d’inventer et de faire passer la parole

Commémoration du Printemps Amazigh à la Mairie de Roubaix

Tahar Djaout disait : « Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors, parle et meurs. » Lounès Matoub a repris ces mots. Pour son malheur et le nôtre.

Il y a une peur bien précise, dans le monde de la culture et de l’éducation : celle d’être catalogué. Étiqueté. Rangé dans une case dont on ne sort plus. Dès qu’on prend la parole hors de sa fonction officielle, les gens cherchent le parti, le mouvement, la chapelle d’appartenance. Comme si personne ne pouvait penser seul, sans mandat, sans chef de file.

Je n’appartiens à aucun parti politique. À aucun mouvement constitué. Je ne suis le porte-voix de personne. Je suis un penseur libre et je ne fais pas que penser. J’écris. Je dessine. J’invente des formes, des typographies amazighs, des manuels pour les générations futures pour que des idées circulent. Je fais passer la parole de ceux qui ne peuvent pas la porter eux-mêmes, ou qui l’ont portée avant moi au prix de leur vie.

Ce n’est pas de la militance. C’est de la transmission. C’est de la vie.

Alors on cherche à te discréditer autrement. On passe tes relations au crible. On construit un inventaire de tes liens dangereux. Tu côtoies des poètes ? Suspect. Des artistes ? Militant culturel. Des porteurs de projets amazighs ? Séparatiste, sans doute. Des femmes et des hommes de culture qui dérangent ? Forcément embrigadé.

C’est le vieux réflexe de ceux qui n’ont rien à dire : disqualifier celui qui parle par association.

Et parfois ça prend une forme encore plus directe. Pas un sous-entendu. Une question. Posée avec le sourire, sur le ton de la curiosité, mais une question quand même.

Quels sont tes liens avec cet homme ?

Un ami. Un contributeur sérieux. Quelqu’un qui travaille. Je ne vais pas le renier parce que son nom dérange quelqu’un.

Quels sont tes liens avec tel mouvement ?

Je connais des gens. Des gens qui pensent, qui portent des projets, qui ont des convictions. Je ne signe pas un chèque en blanc à chaque conversation. Mais je ne pratique pas non plus l’amnésie amicale sur commande.

Quels sont tes liens avec untel ?

Et là tu comprends que ce n’est plus une conversation. C’est un inventaire. On cartographie ton réseau pour décider de ta dangerosité. On te demande de te justifier d’avoir des amis.

C’est ça, la logique inquisitoire. Elle n’a pas besoin de tribunal. Elle n’a pas besoin de preuves. Elle fonctionne par accumulation de suspicions : chaque nom cité est une pierre dans la balance, chaque lien social devient une pièce à charge. Et toi tu te retrouves à plaider pour des amitiés. À expliquer que non, connaître quelqu’un ne veut pas dire partager toutes ses positions. À rappeler des évidences que personne ne devrait avoir à rappeler.

Mes amitiés ne sont pas un aveu. Mes réseaux ne sont pas un dossier à charge. Et si quelqu’un pense le contraire : le dossier est maigre. Et je l’assume entièrement.

Mais il y a une peur plus sourde. Celle qu’on n’avoue pas facilement

Ce n’est pas la peur pour soi. C’est la peur pour les proches. Pour la famille. Ceux qui restent là-bas, ou ceux qui sont ici et qui travaillent, qui vivent, qui ont des dossiers ouverts quelque part dans une administration. Les puissants ne t’attaquent pas toujours frontalement. Parfois ils appuient là où tu es vulnérable. Un emploi refusé. Un visa compliqué. Un silence pesant au téléphone. Et toi tu mesures chaque mot que tu écris à l’aune de ce risque-là, qui est réel, qui n’est pas paranoïa.

Professionnellement, c’est vrai aussi. Une prise de parole trop visible peut fermer une porte, rendre une collaboration impossible, faire hésiter un jury ou un recruteur. Le monde de l’enseignement, de la formation, n’est pas imperméable à ces calculs.

Mes précautions. Ou l’art de ne pas mettre d’autocollant amazigh sur son ordinateur

J’ai mes précautions. Elles sont ridicules à énoncer, et pourtant je les observe.

Pas d’autocollant amazigh sur mon ordinateur. Pas de drapeau berbère en fond d’écran lors d’un visio. Pas de signe ostentatoire qui pourrait déclencher, avant même que j’aie ouvert la bouche, une lecture politique de ce que je suis. Dans les espaces professionnels, je reste dans le registre de ce qui ne froisse personne.

Je parle de culture, oui. Mais par la porte du partage, pas de la revendication. Tu me parles des Tikourbavine les boulettes de couscous. Allons bon si çà peut apaiser, nouer le dialogue, la chaleur d’un plat. Un mot en tamazight glissé naturellement dans une conversation, sans le souligner, sans en faire un manifeste. Humm, il est bon le couscous. Et tout le monde sourit, et personne n’a peur.

C’est ma ligne de neutralité visible. Elle me protège. Elle me coûte aussi.

Parce qu’entre ce que je m’autorise à montrer et ce que je pense, il y a parfois un écart que je mesure. Cet écart, c’est le prix de la précaution.

Commémoration du Printemps Amazigh à la Mairie de Roubaix
Honoré d’intervenir à la Mairie de Roubaix pour apporter mon éclairage sur le Printemps des Guernines de la situation des Amazighs en Tunisie. Aux côtés de mes confrères et acteurs culturels, nous continuons de documenter et de soutenir les dynamiques amazighes à travers tout la Tamurt (Tamazgha).

C’est ce que j’appelle une stratégie de survie culturelle

Pas une lâcheté. Une méthode. Celle que les Kabyles ont pratiquée depuis des siècles pour ne pas disparaître tout en restant debout. Sauf que la méthode a ses perversions. Parce qu’à force de se faire discrets, à force de sourire et de proposer du couscous, à force de ne jamais faire de vague, on finit par servir de paillasson.

Les Kabyles qui servent de paillasson. Je le dis comme ça, sans détour. Ce peuple qui a résisté à Rome, aux Vandales, aux Byzantins, aux conquêtes arabes, à la colonisation française, à l’arabisation forcée post-indépendance — ce peuple-là se retrouve parfois à ravaler sa langue, son nom, son Tifinagh, pour ne pas déranger. Pour rester employable. Pour garder la paix dans la famille. Pour ne pas faire honte.

Je comprends. Je l’ai fait. Je le fais encore, par endroits.

Mais je refuse que ce soit le dernier mot.

Et pourtant, ma situation est particulière

Mon père, je ne l’ai jamais connu vivant. Ce fil direct vers la Kabylie, physique, charnel, quotidien, il a été tranché avant même que je puisse le tenir. Je n’ai plus de lien physique avec la Kabylie, cette terre que le tracé des frontières coloniales situe aujourd’hui administrativement en Algérie. Aucun ancrage là-bas qui pourrait être pris en otage. Aucun cousin qu’on pourrait convoquer même s’ils l’ont fait avec le cousin de mon père. Aucun lopin de terre qu’on pourrait rendre difficile d’accès.

Et je tiens à le dire clairement, parce que certains aimeraient me faire dire autre chose : je n’ai aucune animosité envers les arabophones. Aucune envers les musulmans. La revendication de ce que je suis n’est pas la négation de ce qu’est l’autre. Défendre Tamazight n’est pas attaquer l’arabe. Porter la mémoire kabyle n’est pas déclarer une guerre. Ce sont des confusions entretenues par ceux qui ont intérêt à ce que les peuples ne parlent pas d’eux-mêmes.

D’une certaine façon, cette absence de mon père qui m’a longtemps pesé me donne aujourd’hui une liberté étrange. Je n’ai pas de famille à protéger en Kabylie. Pas d’intérêt matériel là-bas. Rien que puissent saisir ceux qui voudraient me faire taire par ricochet.

Alors je parle. Je dessine. J’invente. Je transmets. Non pas malgré l’absence de mon père, mais peut-être un peu à cause d’elle. Parce que si lui n’est plus là pour raconter ce qu’il était, ce qu’était sa terre, ce qu’était cette langue tracée en Tifinagh : c’est à moi de le faire. Pas au nom d’un parti. Pas au nom d’un mouvement. Au nom du simple fait d’être l’un des enfants de la Kabylie. Un enfant éloigné, né ailleurs, grandi loin : mais un enfant kabyle quand même.

Je n’ai pas le droit de revendiquer le sol. Mais j’ai le droit de revendiquer la mémoire. Et personne ne peut me retirer ce droit-là, parce qu’il ne passe par aucune frontière administrative.

Se taire, ce serait trahir. Trahir les poètes que j’ai lus. Les artistes qui m’ont façonné. Mon père que je n’ai pas connu mais dont je porte non pas le nom mais l’héritage. Ce serait donner raison à tous ceux qui comptent sur ton silence pour que leur récit reste le seul récit.

Mes liens dangereux ? Ce sont mes richesses. Un poète qui te lit, une militante de la cause amazigh qui te cite, un plasticien, un homme de théâtre, un caricaturiste de presse de Charlie ou d’ailleurs qui partage ton texte, c’est le tissu vivant de la culture. Pas une cellule clandestine. Pas un complot. Un réseau de vivants qui refusent l’effacement.

Alors non. Je n’arrêterai pas.

J’écrirai. Je dessinerai. J’inventerai. Et je ferai passer la parole : parce que se taire, c’est mourir, et que je ne suis pas encore prêt à mourir de ça.

Avec mes précautions le jour. Et ma plume la nuit. Et les tikourbavine (taasvant) entre les deux, pour que tout le monde continue de sourire.

Stéphane ARRAMI


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