Tifin, le dictionnaire multilingue nord-africain

Tifin dictionnaire nord-africain par Stéphane ARRAMI

Il y a des projets qui naissent d’un rêve collectif.
Et puis, il y a ceux qui naissent d’un besoin intime, presque vital : celui de retrouver les mots, de reconstruire une langue fragmentée, de réconcilier les morceaux d’une mémoire dispersée.

Tifin appartient à cette seconde catégorie.
C’est à la fois un outil de travail, un dictionnaire, et un journal de bord.
Je l’ai créé pour réviser mon kabyle, entretenir le tunisien que j’ai pratiqué pendant ma jeunesse, et construire des ponts entre ces langues-sœurs qui se parlent sans toujours se comprendre.

Tifin dictionnaire nord-africain par Stéphane ARRAMI

Un corpus ancré dans ma propre histoire linguistique

J’ai choisi de délimiter le corpus à ce qui me concerne en priorité dans une double nature :
la langue kabyle, que j’ai dû retrouver après l’avoir longtemps cherchée,
et l’amazigh tunisien — le beldi, celui de mon enfance, celui que j’entendais dans les ruelles, dans les cuisines, dans la parole des anciens.

L’année de mon baccalauréat, la section OIB (Option Internationale de Baccalauréat) m’a offert une forme de réconciliation :
celle d’un parcours francophone assumé, sans renier mes origines amazighes,
et d’un refus profond — pacifique mais lucide — de me laisser arabiser ou dissoudre dans une identité qui n’était pas la mienne.

Cette tension entre kabyle retrouvé, tunisien vécu et langue d’adoption et français langue maternelle constitue la matrice de Tifin.
C’est à partir de ce triangle linguistique — intime, mouvant, assumé — que j’ai voulu bâtir un dictionnaire qui relie plutôt qu’il n’efface.

Une méthode avant tout

Tifin repose sur une idée simple : chaque mot doit pouvoir être vérifié.
Chaque entrée comporte :
– sa source (orale ou écrite),
– son dialecte d’origine,
– un niveau de confiance,
– et parfois une trace audio enregistrée par un locuteur natif.

Le dictionnaire est construit sur un socle WordPress FSE et structuré pour être interopérable : export JSON, API ouverte, compatibilité avec Wikidata et Glottolog.
C’est un travail de longue haleine, mais il offre à la langue amazighe une place légitime dans l’écosystème numérique mondial.

Ni repli, ni illusion fédérale

Je refuse deux dérives :
celle du repli identitaire, qui enferme la langue dans une appartenance exclusive ;
et celle du fédéralisme incantatoire, qui parle d’unité continentale sans base réelle.

Tifin se tient dans cet entre-deux exigeant :

documenter sans exclure, relier sans diluer.

Je ne cherche pas à imposer un centre, mais à tracer un axe : celui du travail bien fait, vérifiable, ouvert à qui veut contribuer sans idéologie.

Une œuvre collective sous garde d’auteur

Tifin est un projet collectif, mais pas collectif au sens naïf.
Je connais les réflexes d’appropriation, les structures qui surgissent dès qu’un projet prend forme pour se l’attribuer.
Alors j’avance autrement : ouvert à la participation, mais avec des garde-fous.

J’invite les linguistes, enseignants, étudiants, locuteurs, développeurs, poètes à participer, à corriger, à enrichir.
Mais la cohérence restera une exigence :

chaque ajout doit servir le sens, pas l’ego.

Je crois à la coopération lucide, à l’intelligence partagée, à la confiance méritée.

Une création éditoriale

Tifin appartient à la lignée des projets que je mène sous le label Éditions Wanimi : entre édition, mémoire et numérique.
Il prolonge les travaux amorcés sur Kabyle.com et Amazigh24, tout en s’émancipant de leur cadre journalistique.

C’est une œuvre d’édition numérique, pas un simple site de base de données.
Chaque mot y est traité comme un texte, chaque variante comme un récit.
Tifin n’est pas un outil froid : c’est une poétique de la langue à l’ère du web sémantique.

Un projet pratique avant tout

Tifin n’est pas une encyclopédie.
C’est un atelier linguistique personnel devenu public.
Chaque mot y est rangé, comparé, relié à sa racine, à sa prononciation, à sa source.
Ce n’est pas une “grande œuvre”, mais une discipline quotidienne, comme on entretient un jardin.

J’y travaille pour ne pas perdre la main, pour rester fidèle à mes langues de naissance et d’adoption.
Et si d’autres veulent y participer, tant mieux — mais qu’ils comprennent l’esprit :

ici, on apprend, on compare, on relie. Pas de slogans, pas de drapeaux.

Apprendre, relier, transmettre

Tifin n’est pas un dictionnaire de musée :
c’est un outil d’apprentissage et de mémoire active.
On y révise, on y découvre, on y retrouve les mots de l’enfance et ceux qu’on n’avait jamais osé prononcer.

C’est aussi une manière d’exister autrement : par la langue, par la rigueur, par la beauté de la précision.


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