Mémoires de Cécile Villand

A Falaise, capitale de Guillaume Le Conquérant

Récits et anecdotes vécus en Normandie écrits par ma grand-mère

J’ai eu la chance d’avoir une grand-mère maternelle consciente de la richesse de ses racines. Elle a choisi de transmettre à sa famille ses souvenirs dans un livre, sorte de capital symbolique et historique commun qui renforcera une continuité aux siens.

En recherchant des éléments sur mes origines celtes, vikings et kabyles, pour moi qui aie passé l’essentiel de mon enfance à Tunis, je me suis rendu compte du manque d’ouvrages pour le grand public ou numériques sur l’histoire des Unelles, des « Ker Dun ». y compris sur le terrain, à Carentan. Il est impératif de soutenir les éditeurs régionaux pour la transmission de la mémoire. Les ouvrages écrits par le frère de ma grand-mère, Remy Villand, ancien Directeur des Archives du Département de la Manche ou ceux de l’éditeur de Saint-Côme M. Leonard sont bien difficiles à se procurer.

Ces territoires régionaux publient pourtant chaque années des centaines d’ouvrages ! Des échanges sont envisageables entre toutes ces cultures autochtones. Je rêve par exemple d’assister et de participer un jour au premier Salon du Livre berbère francophone en France, de visiter un Salon du Livre de la Kabylie, un Salon International du Livre Régional, de voir se créer des liens entre toutes les régions-nations et leurs peuples. Il est grand temps de nouer des contacts, de rapprocher les Normands, les Kabyles, les Basques, les Arpitans, les Illyriens du Kosovo,… Aussi improbable que cela puisse paraître, un peu de la Normandie s’est transportée jusqu’en Sicile, sur les côtes tunisienne à Mahdia en 1148 mais aussi en Kabylie. Jijel fût convoitée par Roger le normand en 1143. Sa fortification portuaire marchande qui lui servit de base en Afrique du Nord, donna une nouvelle dimension méditerranéenne à la Kabylie, en particulier à sa côte de Bougie (Vgayet)). Personne n’a encore écrit sur le sujet. C’est encore Ptolémée, en amazighie (Berbérie Numidie) égyptienne, le précurseur de la géographie au 2e s. après JC qui mentionne la capitale des Unelles à Crociatonum (Carentan ou St-Côme-du-Mont).

St Côme du Mont – Photographies Stéphane ARRAMI D.R.

Il reste pour m’en tenir à l’essentiel de mon propos, que cette démarche de mémoire de ma grand-mère a une valeur humaine assez peu commune dans une époque où les cultures régionales sont mises à mal face à des systèmes formatés et dominants. On voit bien que ces récits contribuent à une meilleure connaissance du passé et la mise en lumière de notre village et ancienne capitale de Crociatonum. Je suis convaincu quelque part que nous sommes tous les héritiers d’une histoire, que la collecte et la publication de ces témoignages, sa transmission aura un impact dans la construction politique et régionale du monde futur.

Par modestie, ma grand-mère ne compte pas faire éditer son livre de 132 pages. Pourtant, en racontant son enfance, en prenant soin de s’arrêter chronologiquement à son adolescence, la petite fille normande née le 2 février 1925 dans la ferme de La Hecquette, a tout le mérite, la générosité, de nous en apprendre plus sur son vécu, son imaginaire. En dehors de l’importance de l’histoire familiale, j’ai jeté mon dévolu sur la psychologie historique en même temps que sur la normanité qui remontait à la surface de ce livre. On peut voir de quoi était fait le quotidien normand, les relations sociales et familiales entretenues.

« Années 1926-1931 (…) je devais avoir 3 ou 4 ans, je portais des petits sabots de bois que j’ai conservés. Ils me rappellent ma tendre enfance. (…) Années 1931 à 1938 – Papa avait une automobile ce qui était très rare à cette époque. Je crois qu’il était le seul dans la commune. Maître Alfred comme on le nommait. Ce véhicule était parfois capricieux, surtout en hiver. Il fallait le pousser pour qu’il démarre où parfois même, il y avait le feu dans le moteur. A part ces quelques inconvénients. c’était un grand bonheur de posséder notre « Berliet ». Papa était aussi le seul à posséder une batteuse. Il avait été le premier à fournir lui-même son électricité. Il avait fait installer un moteur qu’il faisait tourner, assez souvent, avec des accus. Je revois tous ces bacs remplis d’acide. Nous n’allions guère dans cet endroit qui nous effrayait. Mes parents étaient modernes, beaucoup de gens les enviaient. A cette époque, on attribuait aux gros exploitants le titre de Maître. Dans la commune, il y avait : papa : Maître Alfred (Villand), au Hautbourg : Maître Georges(Lerosier); à Rampan : Maître Octave (Bouffard). Il y avait à Angoville : Maître Jean (Léonard); à Saint-Martin de Varreville, notre cousin : Maître Paul (Couillard). »

Dans cette présentation de la vie ordinaire à la ferme on y retrouve la mémoire des mots et l’énergie vitale de la langue normande. « En allant vers le fond de cette mare, nous nous disions qu’il y avait un précipice avec une énorme bête que nous appelions la « bête ripée », nom dont l’origine vient du Nord Cotentin. »

A travers le chapitre consacré à « Grand-mère Madeleine » s’opèrent d’assez remarquables transferts dans les relations. L’appréciation de la mère de mon arrière-grand-mère prescrit l’organisation, les relations avec les autres gens du village, les affects vis à vis de tel jardinier ou telle blanchisseuse. Le chapitre se conclue sur ces mots : « Lorsque nous avions grandi, mémère, nous envoyait arroser les fleurs sur les tombes des défunts, nous en profitions pour nous promener autour du cimetière et admirer les tombeaux, cela nous passionnait. »

Le lien doit perdurer par les ancêtres « matristiques », par leur place dans la société. On peut ainsi lire quelques chapitres plus loin dans « Portait de mes grands-mères ». « Elles étaient très différentes, mais la droiture, leur générosité et leur affection étaient les mêmes. Grand’mère Madeleine était née à Commes, dans le Bessin, d’une famille nombreuse ce qui obligea ses parents à l’envoyer travailler après sa scolarité. Des châtelains habitaient le château de Commes ou Madame de Pontigny l’a prise comme femme de chambre. Ayant vécu quelques années parmi ces gens du monde, elle acquit une bonne éducation. Elle rencontra l’homme de sa vie au château, puisque grand’père Madeleine s’occupait des écuries et de l’entretien de la calèche et des attelages. Lorsqu’ils se marièrent, ils laissèrent un bon souvenir à M. et Mme de Pontigny et c’était réciproque. Mémère leur devait beaucoup. Madame de Pontigny leur avait fait de somptueux cadeaux et lui avait préparé son avenir. Ils vinrent s’installer au bourg de Saint-Côme du Mont, et tinrent un commerce : restaurant-café-tabac. Mémère ne quitta son commerce qu’après le décès de grand-père. Il est décédé en octobre 1924 et nous ne l’avons pas connu. Mémère nous en parlait sans cesse(…). »

Le portrait de Grand-mère Villand ne viendra que bien plus tard dans le livre après l’invasion allemande en juin 1940« Juin 1940, ce fût l’invasion allemande, l’arrivée de cette armée nous terrorisait. entre Carentan et Saint Côme, au lieu-dit, Le Pont d’Ouve, ils trouvèrent une résistance. Le canon tonnait de toute part, nous avions très peur. Papa aidé de quelques hommes, père Revet et Levigoureux, fabriquèrent un abri dans le fossé de la Hecquette à l’opposé des tirs. C’était assez rudimentaire, paille et couvertures sur la terre et au-dessus de nos têtes des fagots de bois…Les soldats allemands arrivèrent dans l’après-midi, nous étions effrayés en voyant cette armée envahir notre village si paisible. Je revois encore les officiers avec papa sur le trottoir, il n’était pas question de leur refuser l’entrée à la maison. Ils visitèrent et réquisitionnèrent plusieurs pièces : la grande chambre, la salle à manger. Ils se sont servi des coupes à champagne pour boire du lait.(..) La guerre ne semblait pas prendre fin. Nous croisions avec l’arrivée des Allemands, à chaque instant, nos occupants ce qui ne rassurait pas nos grand’mères. »

Grand-mère Villand est décrite ainsi « C’était une personne très digne et très respectable. Restée veuve à l’âge de 24 ans, elle éleva son fils toute seule. Avec l’aide de ses parents qui habitaient près d’elle, elle put travailler et continuer à soigner son bétail comme elle devait s’y employer du vivant de son époux. Lui était employé à la SNCF(…) Ma grand’mère n’a jamais songé à se remarier craignant que son fils, qu’elle adorait, soit malheureux avec un beau-père. Je l’ai toujours connue vêtue de noir et très sobrement. Elle ne vivait que pour son travail et le bien-être de son garçon. Elle vivait près de ses parents au village de la Croix où elle est née et elle ne les quitta que pendant la guerre lors de l’occupation allemande(…) A la fin de la guerre 1914-18, elle acheta pour son fils la ferme de la Hecquette où nous habitons et maintenant Henri et David y habitent encore et je l’espère pour de nombreuses années. Ma grand-mère Villand était une femme très économe pour avoir pu donner à son fils une ferme lorsqu’il se maria. Nous devons beaucoup à nos ancêtres ainsi qu’à nos parents qui nous ont transmis leur savoir-faire et nous ont donné une bonne éducation. Si parfois on les trouvait un peu trop exigeants et sévères, c’était pour nous permettre d’affronter l’avenir avec courage et je me dois de les remercier. »

Cette histoire qui abonde d’anecdotes et d’histoires amusantes retrace les événements vécus d’un très grand nombre de personnes qui gravitent autour de la famille, en prenant donc en compte différents environnements, de l’école aux conversations avec le jardinier blessé de guerre 14-18 qui avait perdu un oeil, les fêtes théâtrales et journées de moisson, les femmes bavardes, les « ballèques » comme on les appelait, la vie des ateliers de filature de coton de tante Elise et des cousins à Saint-Rémy et Thury Harcourt, le débarquement du 6 juin 1944, les excursions au Mont Saint Michel, le voyage à Paris, de la plaisante histoire de sorcellerie aux Bohons légende du Marais de Carantan

Je me dois aujourd’hui à mon tour de remercier ma grand-mère maternelle pour ce travail de mémoire qui a le mérite d’exister, tâche à moi d’écrire maintenant les fragments essentiels de l’histoire de ma famille paternelle kabyle (Mérabet…) et son village Ait Amrioub à 1000 mètres d’altitude en Basse Kabylie.

Stéphane A., Lyon le 28 mai 2010

Cécile Villand Mémoires

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